Nelson Braillard

 

Il y a trois mois, Nelson Braillard, 20 ans et habitant de Mont-sur-Lausanne, obtenait son permis de conduire. Une grande réussite. Cela va lui offrir une plus grande autonomie. Car, depuis la naissance, Nelson vie avec une myopathie rare qui implique un mauvais développement des tissus musculaires. Ce qui l’oblige à se déplacer en fauteuil roulant électrique.

 

Depuis son plus jeune âge, Nelson a toujours été entouré d’appareils photo. Mais c’est en 2013 qu’il décide de s’y intéresser sérieusement. Si, au début, il prend pour terrain de jeu les rues qu’il fréquente quotidiennement, c’est finalement dans les salles de concert qu’il trouvera son véritable domaine d’expression. Le mouvement, le défi technique de la lumière improbable, «la pose spontanée» des artistes, le moment décisif sont autant d’ingrédients qui l’excitent et ont fait pencher la balance.

 

C’est un mois d’avril de folie pour Nelson. L’agenda des concerts est très chargé. Sans parler de ses obligations avec son club d’e-hockey (ndlr: une offre de l’association du Sport Suisse en fauteuil roulant).

Mais malgré tout, Nelson y voit surtout une opportunité pour se faire connaître, en tant que photographe indépendant, dans le circuit des concerts romands.

“En principe, je fais une réflexion avant sur ce que je veux photographier. Je vais regarder des photos et des vidéos de l’artiste sur Internet, ce qu’il fait, comment il va bouger, s’il va y avoir des instruments et en fonction de tout cela, je sais à peu près où est-ce que je vais me placer. En arrivant, je regarde comment la scène est distribuée. Je fais attention aux pieds de micro et à d’autres éléments qui peuvent m'empêcher d'avoir un bon plan.”

Le défi d’un couloir étroit

 

La soirée commence tôt, à 18h. Nelson quitte la gare de Lausanne direction Nyon. Ce soir, Rootwords, un groupe de hip-hop connu de la région nyonnaise, joue à l’Usine à Gaz.

 

Les organisateurs n’attendent pas foule. Contrairement à l’habitude, le concert aura donc lieu au bar plutôt que dans la salle principale. Le couloir pour accéder au bar est si étroit que Nelson n’arrive pas à le traverser. Son fauteuil se coince entre les murs. Il doit faire marche arrière. Mais, sans une seconde d’hésitation, les responsables de la salle ouvrent une porte derrière au comptoir du bar pour lui permettre de passer.

 

Julio Mwansa Nkowane, a.k.a Rootwords, démarre le concert et le jeune photographe commence à prendre ses premières images. Malgré la place disponible devant la scène, il reste à distance. Mais, au fil du concert, il prend confiance et commence à se déplacer aux quatre coins de la salle. De préférence, il travaille avec des artistes peu connus, puisque normalement il n’y a pas des restrictions de temps pour photographier leurs concerts. Qui plus est, les salles sont moins peuplées et il peut donc varier les prises de vues plus facilement.

 

Comme s’il s'agissait d’un exercice de concentration, le photographe ne quitte pas la scène du regard. Pas un seul instant ne lui échappe. Avec précision, il capture tour à tour les musiciens sur scène, la lumière diffusée par la fumée, la puissance de la musique qui se fixe dans son capteur. Une soirée agréable avec plein de clichés dans la boîte pour le Lausannois.

 

Photographe maison

 

Quatre jours plus tard, Nelson prépare à nouveau ses appareils photo. Un Fuji X100T et un Nikon D7200. Son prochain rendez-vous, Le Romandie à Lausanne, est un terrain de jeu connu pour lui puisqu’il est l’un des photographes bénévoles de l’association « ...e la Nave Va », qui exploite le club.

 

Le jeune photographe évite les escaliers qui amènent à l’entrée du site en utilisant l’ascenseur spécialement installé pour les handicapés. Une fois accrédité et ravitaillé, il prend position à côté de la scène. Il privilégie les «côtés» de scènes, parce que s’il ne peut pas bouger pendant le concert, il aura des images plus riches et variées.

 

“Pour mes photos, j’adore les petites salles, parce que pour moi c’est un problème d'être confronté à beaucoup de photographes dans les grandes manifestations, ça bouge vite, il y a beaucoup de passage et avec le fauteuil c’est très compliqué. De toute façon, ce ne sont pas les grandes stars qui m'intéresse le plus”

“Je ne sais pas si je travaille d’une manière différente par rapport aux autres photographes, j’ai toujours cet angle de vue depuis le fauteuil. Quand il y a un peu de monde, c’est difficile de se retourner pour photographier le public, par contre, je gagne en stabilité étant assis”

Au programme: Émilie Zoé, une jeune musicienne habituée des clubs de l’arc lémanique et Scout Niblett, guitariste anglaise. Nelson maîtrise la lumière du club lausannois à la perfection. Sans se soucier de l’affluence du public, le photographe bouge doucement sa chaise roulante dans la première file, en harmonie avec la musique. Nelson est patient. Sa technique: ne pas se faire remarquer et profiter des espaces dès que possible.

 

Les Docks affichent complet

 

Le défi pour Nelson arrive aux Docks, une grande salle réputée à Lausanne, où les concerts sont majoritairement complets. Pas évident pour lui. Le local n’a pas de fosse (espace réservé aux photographes entre la scène et le public). Il y a une galerie au deuxième étage mais elle n’est pas accessible en fauteuil roulant. De plus, le public occupe les premières places très tôt.

 

C’est la soirée du Scott Bradlee’s Postmodern Jukebox. Un groupe de reprises reconnu qui affiche complet. Nelson se rend à la salle pour l'ouverture des portes. Il faut qu’il s’assure d´être aux premières places devant la scène une heure avant l’apparition des musiciens, sinon ce sera compliqué de s’y placer. Quand Nelson arrive, il repère déjà une grande file d'attente pour se rendre à l'intérieur du club. Après discussion avec les placeurs, il accède aux Docks, mais les premières places sont déjà occupées.

Nelson atteint avec entêtement la scène. Les gens s'écartent aimablement de sa route. Serré par les spectateurs, il ne pourra plus quitter sa place, impossible pour lui de se mêler dans la foule avec le fauteuil. Il semble que la soirée ne sera pas productive. Cependant, après trois morceaux le photographe a récolté quelques bons clichés pour son portfolio.

 

Cully Jazz Festival

 

C’est à la mi-avril que Nelson se rend au Cully Jazz, un festival situé dans une petite localité de la région viticole du Lavaux. Le festival a une programmation IN dans des grandes salles et une programmation OFF dans des petits bars et des caveaux. Pour des questions pratiques, le photographe décide de ne pas couvrir l’offre OFF du festival. Si les endroits ne sont déjà pas très accessibles pour une personne pouvant marcher, pour quelqu’un en fauteuil roulant, c’est une mission presque impossible.

“Adapter les fosses pour qu’il ait, peut-être, un photographe par année, c’est difficilement justifiable. Les adaptations son chères, le simple fait de mettre une rampe, peut atteindre les 8.000 francs. Il faut aussi savoir que la grande part des salles son gérées par des associations qui n’ont pas forcement les moyens”

 

Le Next Step est une petite salle mais spacieuse. L’accès, plat, est ouvert quelques minutes avant pour les handicapés. C’est ainsi que le Lausannois parvient au site. Devant la scène, des barrières bloquent l’accès. Même s’il s’agit d’un crash barrières pour les photographes, Nelson ne pourrait pas s’y placer, car l’espace est trop exigu. Mais cela ne représente pas un problème pour lui. La scène n’est pas trop loin et il a pu trouver un endroit idéal pour œuvrer. Sur scène, Daymé Arocena, une chanteuse cubaine. Le public attendu est d’âge moyen, une audience plus motivée à l’écoute qu’à la danse. Le chasseur d’images ne sera pas en mesure de beaucoup bouger.

 

La combinaison d’une artiste qui danse frénétiquement ainsi qu’un magnifique set de lumières facilite la tâche. Le jeune photographe produit de magnifiques clichés. Malheureusement, il doit quitter la scène rapidement, son prochain show commence dans quelques minutes. Alors, il fait demi-tour avec son fauteuil et commence à naviguer dans la foule pour quitter le Next Step. Une affaire, a priori, compliquée que Nelson résout pourtant avec détermination et spontanéité.

 

La soirée se termine au Chapiteau, la plus grande scène du Festival, prête à accueillir 900 personnes assises. Et cela sera un problème. Alors que le reste des photographes peut travailler assis par terre collé à la scène, le jeune homme doit déclencher son appareil depuis un côté du plateau, pour ne pas gêner le public.

 

Ni les couloirs étroits, ni un obstacle, ni les barrières qui l’éloigne de la scène, ni les salles peu adaptées, ni les sites pas accessibles peuvent arrêter une personne passionnée. Nelson ne voit pas les barrières, il voit une opportunité pour se challenger et aller plus loin. Le regard de Nelson ne connaît pas d’entraves.

Le reportage photo

 
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Descriptif Analytique

 

Lors de mon bénévolat au festival Les Hivernales à Nyon, je rencontre un jeune photographe, passionné et talentueux. Il s’appelle Nelson Braillard et il a commencé récemment dans la photo.

 

Nelson est né avec une myopathie, une maladie neuromusculaire. C’est pour cela qu’il doit se déplacer en fauteuil roulant électrique.

 

Pendant la couverture du festival nyonnais, je m’intéresse à sa manière de photographier, comment il bouge dans les salles et comment il s’y prend pour trouver un bon emplacement étant donné qu’il se meut en fauteuil roulant.

 

Cet alors que je prend la décision d’approfondir le sujet. Je lui propose de faire un reportage sur lui. Quels sont les clubs prêts à accueillir des handicapés? Comment une personne en fauteuil roulant s’y prend-elle pour s’épanouir dans la photo de concerts?

 

Pour ce projet, j’ai besoin de visiter avec lui quantité des salles. J’ai choisi des concerts dans des petits clubs, des salles de taille moyenne et un festival.

 

Ainsi, je commence les démarches pour avoir les accréditations des services de presse des différents événements.

 

La première décision que je dois prendre est: photos en noir et blanc ou en couleur? Je choisis le noir et blanc pour deux raisons. La lumière dégagée des scènes est en couleurs primaires, donc je n’aurai pas trop de tonalités. Mais la raison la plus importante est que Nelson travaille presque exclusivement en noir et blanc, donc je trouve que mon reportage sera plus pertinent comme cela.

 

Pour la première date, je me déplace à Lausanne pour faire le voyage de Lausanne à Nyon (lieu du premier concert). Finalement, je considère que lui en train de conduire n’apporte rien au travail.

 

Pour les autres rendez-vous, l’expérience est variée. Dans les salles petites, c’est facile de travailler, il n’y a pas de grandes foules, donc Nelson est à l’aise et il peut bouger sans difficulté. Mais dans les salles plus grandes, c’est plus compliqué. Les concerts attirent plus du monde, donc sa mobilité est beaucoup plus limitée.

 

Les concerts sont riches en images, mais rapidement le reportage peut être redondant avec des images de Nelson en train de photographier. Donc je le photographie avant et après les concerts pour dynamiser le reportage.

 

Du côté technique, je dois utiliser des objectifs lumineux et aussi des grands-angles. Donc, j’utilise un 50mm 1.2 et un 16-35mm qui va me permettre de photographier Nelson dans des espaces réduits.

 

Nelson est né à Morges, cela donne l’ancrage régional au reportage. La couverture du Cully Jazz donnera le côté actualité.

 

Pour des questions rédactionnelles (grande couverture du Festival Visions du Réel), j’ai réalisé le reportage seul, aucun journaliste n’a pu se déplacer pour faire le texte. Mon photoreportage est publié sur le web. Nelson Braillard fera l’objet d’un portrait dans le print lorsque la saison des festivals aura commencé.

 

Publication du reportage dans une série de quatre articles sur le site Web du Quotidien de la Côte:

 

Usine à Gaz : un photographe en chaise roulante

 

Nelson trouve sa place dans la foule

 

Nelson oeuvre au Romandie

 

Nelson couvre le Cully Jazz Festival

 

 

Localisations

Cinq dates, cinq lieux, trois villes : 

 

  • Le 1er avril à l'Usine à Gaz à Nyon pour le concert de Rootwords.

  • Le 5 avril au Romandie de Lausanne pour les concerts d'Emilie Zoe et Scout Niblett.

  • Le 7 avril aux Docks à Lausanne pour le concert de Scott Bradlee’s Postmodern Jukebox.

  • Le 13 avril, couverture du Cully Jazz Festival.

  • Le 17 avril à La Datcha à Lausanne pour la soirée "Dimanche en forêt" (La salle n'était pas adaptée, donc Nelson n'a pas pu y accéder).